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 Interview de Rodolf Etienne, écrivain-journaliste,  coordinateur Caraïbe
 de l'IOCP  (International  Organisation  of  Creole  People), réalisée par
 Marjory Adenet-Louvet.
 Interview accordée après le festival créole qui s'est  tenu à  Menton  du
 19 au 22 juillet 2007.


 « Je me revendique créole du monde… »


 M.A-Lo : Le premier festival créole de Menton qui s’est déroulé du 19 au 22 juillet
 dernier vous a conforté dans votre réflexion d’une identité pan-créole à conquérir ?
 Avant de considérer ces conclusions, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la  
 pan-créolité ?
 Rodolf Etienne : La pan-créolité ou identité créole internationale est une façon 
 nouvelle de se concevoir en tant que créole. Le terme étant accepté en dehors de
 toutes les contradictions qu’il sous-entend, il s’agit, à proprement parler, de se «
 projeter » dans une relation globalisante, multilatérale qui tiendrait compte de nos
 différentes composantes identitaires créoles. En clair, en tant que créole, je peux
 me projeter haïtien, guadeloupéen, mauricien, seychellois, dominicais, sainte-
 lucien, etc. Les peuples créoles du monde ont le devoir de s’ouvrir à cette identité
 multiple qui est profondément nôtre et qui nous réunit, au-delà des frontières
 géographiques, des limites politiques, sociales ou culturelles quand elles
 existent. Ainsi, l’identité créole est perçue comme une somme, une totalité qui
 renforce l’individu et la collectivité créole, en amalgamant les différences et en
 découvrant des zones nouvelles d’identification, en réaffirmant des liens ténus et
 historiques.

 M.A-Lo : Quels sont les différents aspects de cette identité pan-créole ?
 RE : Je pense qu’il y a deux approches à mettre en parallèle et qui se renforcent 
 mutuellement à mesure qu’on les découvre. D’une part, l’approche théorique, qui
 est aussi celle des premiers penseurs de la pan-créolité. Cette approche vise à
 identifier et uniformiser la culture créole, mettant en relation ses composantes
 diverses. Fondements idéologiques donc. D’autre part, la rencontre personnelle
 avec les autres cultures créoles, qui offre de facto des repères précis de cette
 communauté. Néanmoins, au-delà de ces deux perceptions, il y a, de mon point
 de vue, une portée historique de la pan-créolité qui dépasse la théorisation et la
 pratique. De ce point de vue, la pan-créolité s’établit comme une des bases
 fondamentales, intrinsèques de la créolité. Malgré l’éclatement, la genèse
 structurelle des identités créoles est identique : la colonisation, l’esclavage, la
 libération, les apports culturels européens, africains, indiens et pour certaines les
 luttes d’indépendance. En considérant deux moments historiques, on comprend
 qu’il y a eu d’abord à l’œuvre la force de l’éclatement, de l’explosion, du
 déchirement, de l’arrachement des ces différentes cultures, identités et
 communautés. Aujourd’hui, on assiste à l’effet inverse : au rapprochement, à la
 réunion, aux retrouvailles de ces composantes. La matrice portait en elle les
 germes de ce rapprochement, de ce retour vers l’Un de l’origine. Et cette donnée
 se transmet invariablement aux générations successives. La pan-créolité, cœur
 ou âme de la créolité, rend ainsi compte d’une force inéluctable, une trajectoire
 centrifuge qui voudrait à nouveau réunir des hommes et des cultures éclatées. La
 pan-créolité interpelle donc chaque individu créole.


 M.A-Lo : Vous parlez de fondations historiques, de notions intellectuelles, mais
 comment vivre au quotidien l’identité pan-créole ?
 RE : C’est vrai que des exemples concrets seraient plus explicites. La langue
 créole représente certainement l’un des traits spécifiques les plus emblématiques
 de la pan-créolité. On pourrait d’ailleurs la considérer de manière symbolique : en
 dehors de quelques différences sémantiques, syntaxiques et graphiques, cette
 langue est pratiquée par environ 20 millions de personnes réparties sur tout le
 globe (Océan Indien, Bassin Caribéen et diasporas). S’il
 existe une unité de la langue (s’exprimant en créole des mauriciens peuvent être
 compris par des haïtiens, des martiniquais par des guadeloupéens…), on
 observe également des divergences linguistiques plus ou moins marquées. La
 pan-créolité trouve là tout son sens, imprégnée qu’elle est tout autant par l’unité
 et la diversité. A côté de la langue, on pourrait citer la musique, la cuisine, les
 danses, plus loin encore l’éthique, les mœurs, etc…Savez-vous que le quadrille
 tel qu’il est dansé à la Martinique, se retrouve à l’île Maurice ? Savez-vous que
 la mythologie (les diablesses, les manmans dlo, le cheval trois pattes, etc) se
 retrouve dans quasiment toutes les cultures créoles ? Savez-vous que les
 contes, les proverbes, les titims, tout cet univers, lieu fondamental de l’identité
 créole, se retrouve aussi bien dans la Caraïbe que dans l’Océan Indien. Bien
 assimilé, toutes ces expressions démontrent l’existence d’un imaginaire pan-
 créole, qui se caractérise par une unité, paradoxalement liée à la différence. Au
 quotidien, il s’agit d’accepter la confrontation avec les autres cultures créoles.
 Là, tout est question d’intérêts. Tel individu privilégiera telle rencontre, tel autre  
 une autre. Mais, l’acceptation
 de cette confrontation, de la rencontre avec l’autre créole me semble le premier
 pas à consentir pour une évolution claire de la pan-créolité.

 M.A-Lo : Au-delà du constat des points communs, y a-t-il une volonté affirmée
 de former une véritable communauté créole ?
 R.E : Cette question est très intéressante parce qu’elle nous inscrit de fait
 dans une perspective, une projection. Et ça, c’est très important.J’ai dit que la
 pan-créolité était un développement naturel de la créolité. Mieux, une de ses
 valeurs fondamentales et invariables. Il est, par conséquent, évident que le
 rapprochement des cultures créoles se fera. C’est de l’ordre de l’enjeu
 historique, de la marche en avant, du destin des peuples créoles. Plus
 concrètement, cette dynamique de la rencontre est de plus en plus présente
 au sein des communautés créoles. Le festival créole de Menton en est un
 exemple parmi d’autres. Aujourd’hui, il est difficile d’organiser une rencontre
 créole sans mettre en relation les différentes identités créoles du monde.C’est
 pourquoi à Menton, il y avait des Mauriciens, des Guadeloupéens, des
 Martiniquais et de la musique, de la danse, de la cuisine, de la littérature de
 ces différentes communautés. La créolité aujourd’hui rejoint la pan-créolité. La
 dernière apparaît comme le prolongement évident de la première. Oui, cette
 volonté de la rencontre est de plus en plus affirmée et cette communauté
 créole unifiée est en train de devenir une réalité. Aujourd’hui, les moyens
 modernes de communications et de transports facilitent évidemment les
 échanges, les rencontres, les approches multi-culturelles. Il faut aussi
 reconnaître que chaque communauté créole a, durant ces trente dernières
 années fait progresser sa créolité de telle sorte que de nos jours les
 rapprochements sont plus simples à concevoir. Le temps de l’enfermement, de
 la recherche sur soi est révolu. Sur tous les points du globe : dans la Caraïbe
 (Music Kréyol Festival de la Dominique, Festival Créole de Marie-Galante, etc)
 aussi bien que dans l’Océan Indien (Festival Kréyol de Maurice) ou au sein de
 la diaspora (Montréal, Sydney, Londres, etc), la communauté créole se
 rencontre de plus en plus.
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 M.A-Lo : Hors de toutes considérations intellectuelles, où en est l’idée de la
 pan-créolité au sein des différentes communautés créoles ?
 R.E :Là, au corps défendant des différentes communautés, on doit reconnaître
 que les choses ne sont pas homogènes. Certaines communautés sont plus
 engagées que d’autres dansla dynamique pan-créole. Et si les Seychellois par
 exemple sont très en avant en matière de diversité créole, on doit reconnaître
 que les Guadeloupéens, pour ne citer qu’eux, font là figure de reléguables.
 Certaines communautés créoles, tout au moins à travers l’expression de leurs
 élites, estiment avoir encore beaucoup à faire au niveau régional, avant de
 s’inscrire dans des rapports élargis au sein de la communauté créole. Il y a
 évidemment des difficultés d’ordre technique à prendre en compte pour
 d’autres. Certaines créolités sont plus accessibles, plus ouvertes au monde
 que d’autres. Haïti, par exemple, avec 7 millions de créolophones à elle seule,
 n’est pourtant pas à la proue de l’engagement pan-créole, pour les problèmes
 politiques et économiques qu’on lui connaît. Il faut aussi considérer le
 rayonnement de certains théoriciens ou techniciens de la culture créole qui
 rejaillit sur leurs communautés propres ou éclatées. Raphaël Confiant, par
 exemple, en littérature, rayonne sur tout le monde créole, offrant par la-même à
 la culture créole de la Martinique et plus généralement de la région Caraïbe une
 zone d’influence indéniable. Sur un plan purement politique, certaines régions
 créoles ont réussi ce que d’autres n’ont pas réussi. L’émancipation par rapport
 à la Métropole par exemple. Il y a des régions créoles indépendantes, d’autres 
 pas. Ce qui modifie conséquemment le rapport à la culture créole.
 Chez certains, la culture créole, la créolité a acquis une prédominance qui lui
 permet de rayonner plus largement, parfois sur toute une zone géographique. 
 Aux Seychelles, par ex., en inscrivant le créole comme langue nationale, le
 gouvernement post-indépendantiste lui a offert une ouverture non négligeable. Il
 faut également considérer l’impact des diasporas, malgré leur hétérogénéité :
 les Haïtiens au Canada ou aux Etats-Unis, les Mauriciens, Réunionnais et
 Seychellois en Australie, les Martiniquais, Guadeloupéens, Réunionnais,
 Mauriciens en France, etc… L’identité pan-créole n’est pas une donnée
 homogène aujourd’hui, au sein des différentes communautés créoles du
 monde. Pourtant, au niveau d’une élite la réflexion est au centre des
 préoccupations. Mais, je crois que l’optimisme est de rigueur. L’idée fait son
 chemin et conquiert de l’espace au fil du temps. C’est l’essentiel, la pan-
 créolité est une force en mouvement.

 M.A-Lo : Quelle est donc la portée de cette pensée pan-créole pour nos
 différentes communautés ? Et ces conclusions ?
 R.E : J’estime, et l’idée se renforce à mesure des rencontres, que cette
 identité pan-créole représente vraiment pour nous peuples créoles un nouvel
 horizon. En ce qui nous concerne, la Martinique, il y a eu Césaire et la
 Négritude, Glissant et l’Antillanité, Confiant et la créolité. Chaque génération a
 besoin de son rêve, de son utopie fondatrice. La pan-créolité pourrait être un
 nouveau rêve. A côtés de nos apports culturels reconnus jusqu’alors :
 amérindienne, européenne, française, africaine, indienne (chinoise et arabo-
 berbère si nous poussons plus loin, bien qu’aujourd’hui, ces identités n’aient
 pas encore atteint un niveau d’intégration suffisant), l’identité pan-créole est un
 fondement invariant qui nous ouvre les portes d’une autre monde. Nous
 sommes le peuple de la rencontre, du métissage de l’aller-venir vers l’un et
 l’autre et cette identité pan-créole en est selon moi le symbole le plus fort. Il y 
 a dans cette affirmation toute une problématique qui représente un large
 espace de réflexion pour l’élaboration et l’affirmation de notre identité, de notre
 Raison en tant que peuple. L’éloge de la créolité répondait à une étape de
 notre identification, la pan-créolité, dont il faudrait également envisager l’éloge,
 représente une autre étape de cette affirmation identitaire. Nous sommes un
 peuple jeune, en formation et nous ne pouvons nous permettre de négliger
 aucun aspect de notre identité, à plus forte raison si elle nous lie à l’universel
 du monde, à l’international du monde. Créoles, nous le sommes 
 internationalement. C’est une évidence et c’est là une force pour chacun de  
 nous. En tant que créole, je suis Haïtien, Rodriguais, Sainte-Lucien, 
 Dominicais, Seychellois, Mauricien, etc… C’est extraordinaire !


 

 

         

       
         



 

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